La scène progressive française a une histoire riche et fascinante, qui remonte jusqu'aux débuts du mouvement, dans les années 70. C'est l'époque de la Zheul de Magma, qui, avec Ange, auront défriché le terrain, et joué leur rôle de précurseurs. On retrouvera des nombreux groupes dans leur lignée, souvent moins célèbres, mais néanmoins pas inintéressants : Mona Lisa, Pulsar, Carpe Diem, Atoll … L'héritage se perpétuera jusqu'à aujourd'hui, avec des périodes plus difficiles que d'autres (typiquement : les années 80). Pourtant, ce sont ces mêmes terribles années 80, cimetière de tant de formations progressives françaises et même anglaises, qui ont vu naître ce qui deviendra peu à peu le pilier des musiques progressives en France : le label Musea Records. Cette maison de disque naît en 1985 de la réunion de deux passionnés Francis Grosse et Bernard Gueffier, qui souhaitent permettre aux petites formations d'atteindre leur public. Ce sera chose faîte, puisque l'association, à but non lucratif, se constituera un énorme catalogue, particulièrement exhaustif, qui existe toujours aujourd'hui, même si sur le déclin depuis l'avènement de l'ère internet. Si je vous raconte cette petite histoire, ce n'est évidemment pas pour rien, puisque le groupe dont il est question ici a figuré un temps dans cette vaste écurie française, le temps d'un unique album que voici.
Whitechapel est un groupe de Heavy progressif mélodique, originaire du Val de Marne, et fondé en 2004 sur les ruines du groupe
Amethyste (qui n'a rien produit) où on retrouvait déjà trois de ses cinq membres (le guitariste Laurent Isola, le batteur Thierry Thuane et le claviériste
Gregory Iung). Le projet se met en marche rapidement, recrute le bassiste Raphaël Rigaud (qui était déjà actifs dans les années 80 au sein d'
Eclipse) et le chanteur Fabrice Altairac (guitariste-chanteur dans plusieurs petits groupes), et pond un premier album en 2006, nommé
Le Masque d'Arlequin. Les années suivantes sont dévouées aux concerts (dont le Fallenfest fin 2006), et à l'écriture d'un second album, intitulé La Peste, qui fut finalisé mais ne vit jamais le jour. L'aventure sous le nom de
Whitechapel prit fin aux alentours de
2012, et
Whitechapel se retrouve donc le groupe d'un seul et unique album.
Le Masque d'Arlequin sort durant l'été 2006 chez ce fameux label Musea (et peut-être aussi chez sa succursale Musea Parellele) ; il a été enregistré, mixé et masterisé au Studio 105, par un certain David Benaroche.
C'est un disque … peu commun. Oui, c'est ça, peu commun. C'est un disque qui se distingue, de par ses nombreuses particularités, bonnes ou mauvaises, et qui a un caractère unique. Comme je sens que je ne pourrais pas me retenir de l'évoquer plus longtemps, je vais commencer par parler de la production. On ne peut pas vraiment dire si la production du Masque d'Arlequin est réellement bonne ou mauvaise. En fait, si, elle est objectivement mauvaise. Si le chant ressort à peu près bien, la batterie, elle, sonne beaucoup trop métallique, les claviers sont trop en avant, et la guitare subit une sursaturation ridicule, qui n'a d'équivalent que celle du
Mephisto de
Rough Silk. Mais voilà, comme pour le
Mephisto, cela rend l'album reconnaissable entre mille dès les premières secondes. Et puis un certain charme se dégage finalement de ce son si étrange, qui finalement fait un peu penser aux divines seventies. Certains passages par contre subissent clairement ce son aléatoire, comme le début d'Au Nom du Père, correct lors de l'intro sombre et lourde, mais carrément ridicule au moment d'entrer dans le morceau, qui paraît sous-mixé.
Autre particularité à souligner, et qui lui permet de s'inscrire dans le plus pur mouvement prog français : le chant en français. Fabrice nous fait l'honneur de s'exprimer dans sa langue natale (ce qui, associé à son timbre assez original, fait obligatoirement penser à Christian Décamps, d'Ange), sur des paroles fines et poétiques, qui sont l’œuvre de Laurent et Thierry si je ne m'abuse. Les thèmes sont vastes : légende (Le Flûtiste), romance (Mélissandre), historique (
Whitechapel, Sarajevo) voire plus philosophique ou moral (Échec et Mat, Ailleurs,
Le Masque d'Arlequin).
Pour décrire précisément la musique de
Whitechapel, on a souvent dit qu'il s'agissait du juste milieu entre Ange et
Dream Theater. Il s'agit peut-être d'une solution de facilité de ma part, mais je ne peux qu'approuver ces comparaisons : je retrouve bien ici ce prog subtil un peu fou d'Au-Delà du Délire (1975), d'Ange, et les circonvolutions plus lourdes et plus techniques du groupe new-yorkais. De toute manière, les influences son assumées et revendiquées, puisque le titre
Elixir est composé en hommage à Christian Décamps, et je sais personnellement que le chanteur Fabrice est un grand fan de
Dream Theater …
Le disque se veut de qualité assez égale tout du long, avec des morceaux de durées relativement longues, mais sans grand morceau de bravoure qui dépasse les huit minutes. Le propos se fait parfois plus ambitieux, notamment dans le riche instrumental Pleine Lune, qui peut faire penser à du
Karmakanic (projet parallèle de The Flower
Kings), ou dans le long titre éponyme, un peu moins réussi à cause de lignes de chant peu élégantes. Au Nom du Père se fait plus mélodique, avec des très belles passes d'arme instrumentales, qui font honneur au mot progressif. Les Enfants de la Nuit est aussi un très beau morceau, plus simple dans sa conception, mais doté d'un magnifique refrain : "Crier ! Et crier haut et fort … Danser ! Jusqu'à la mort …" Le titre
Whitechapel offre un penchant plus sombre, plus torturé, à l'image des événements troubles survenus dans l'East
End londonien. Et que dire de Mélissandre ? Nous tenons là un superbe morceau lancinant, aux claviers typiquement progressifs, et aux paroles érotico-sensuelles. Sur ce titre, comme sur Sarajevo, c'est réellement la voix de Fabrice qui fait tout, tout en sensibilité. Sa prestation générale est très correcte, même si certains passages sont un peu maladroits. L'opus se termine sur un Ailleurs plus facile d'accès, typé prog rock, aux claviers là encore prépondérants.
Voilà, c'est terminé, les soixante-quatre minutes qui constituent
Le Masque d'Arlequin sont passées. Nous n'aurons jamais rien d'autre que ces soixante-quatre minutes en provenance de
Whitechapel : après plusieurs années de difficultés,
Gregory quitte le groupe en 2010, bientôt suivi de Fabrice en 2011. Le claviériste Régis Tretout et le chanteur Arnaud Goupil sont recrutés pour pallier ce manque, mais le groupe ne parvient pas à retrouver sa stabilité. Un nouvel album est pourtant dans les tuyaux depuis
2012, composé et peut-être même enregistré, mais rien n'est sorti, faute de label pour le distribuer. Le combo change ensuite de nom, et devient
Garden of
Dawn. On trouve quelques morceaux sur internet, chantés en anglais cette fois-ci, mais pas de nouvelles quant à la sortie d'un album. Enfin, on retrouve des traces de Thierry Thuane et Laurent Isola dans un groupe de prog intitulé
Ghost Opera, qui n'a pour l'instant rien sorti …
Un lot de difficultés que connaissent bien les petits groupes, souvent victimes de coups du sort, de mauvaise promotion, mais surtout de malchance. On n'y peut pas grand chose, et c'est bien dommage au regard de ce qu'on peut trouver comme bonne musique dans ce milieu-là. Et même un label comme Musea (la scène prog française lui doit beaucoup) ne peut pas subvenir aux besoins de tous, la preuve en est avec
Whitechapel …
PS : Ceci est ma 100ème chronique pour
Spirit-of-
Metal. Je ne voulais pas fêter ça avec un album mythique, mais avec un album qui me tient à cœur, et qui, d'une certaine manière, est mythique pour moi. Un big up à Fabrice, s'il lit un jour ces lignes, car c'est bien lui qui, par l'intermédiaire d'internet, m'ouvrit les portes de la musique progressive.
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