La musique, c'est une histoire de surprises, même si elles fonctionnent parfois à retardement. Pour tout dire, J'ai bien failli passer à côté de
Wizards Must
Die, comme quoi il faut parfois revenir sur sa première impression à l'emporte pièce. Tel un producteur obsédé par la frontière des trois minutes trente en matière de single, j'ai eu un mouvement de recul en voyant nos lyonnais sortir deux extraits de sept et huit minutes pour promouvoir leur dernier bébé. Toujours est-il que, reparti sur l'autoroute du métal, l'A666, je m'étais dit que ce serait bien de repasser sur ce chemin bucolique entrevu, dans de meilleures conditions…
Wizard Must
Die (une réplique de film fantasy, ou alors un ordre lancé lors d'un raid de MMORPG ?) est né en 2013 à Lyon, le combo se compose actuellement de Florent Michaud (guitare, chant), Enguerrand Dumas (basse), et de Robin Aillaud (batterie), qui est arrivé après leur premier album. Leur crédo : des morceaux longs voire très longs, entre stoner, prog et influences 90's. Jusque là, ils ont sorti un deux titres "
The White Album" en 2016, ainsi que leur premier LP "
In the Land of the Dead Turtles" en 2018, et la progression entre les deux disques était déjà prometteuse.
Christophe Hogommat (20 Seconds Falling Man,...) est encore aux manettes de ce disque enregistré en novembre 2023 à Recording Services, même s'il ne tient plus les baguettes (il avait enregistré les parties de batterie sur le premier LP), et le mastering a été réalisé au
Deviant Lab par Thibault Chaumont (
Carpenter Brut,
Igorrr,...). "
L'Or des Fous" est sorti le 15 novembre 2024 chez Klonosphere, et son artwork a été réalisé par la Discorde (Vesuve, Lean
Wolf,…).
Si
Wizard Must
Die est officiellement bi-classé stoner progressif, il n'utilise aucun des tics de ces deux genres si marqués. Et d'abord, est-ce vraiment du stoner ? Ça en a un arrière goût de fuzz, et la nonchalance d'un Queen Of
The Stone Age. Il intègre intelligemment une multitude de teintes et caractéristiques de genres concomitants pour faire un style personnel et cohérent. Tiens, mettre le nom de Camille Saint-Saëns dans un morceau, c'est enclencher direct la machine à remonter le temps sur les bancs de l'école, et cela montre une ouverture au-delà des habituels clichés désert/substances psycho-actives/animal totem qui pullulent dans le stoner.
Les comparaisons qu'on pourrait trouver avec d'autres groupes sont discrètes : le jeu intimiste me rappelle Jeff Buckley, aussi dans certaines alliances de mélodies encore basse, guitares et le chant, on peut penser à
Helmet ou
Quicksand pour certains riffs lourds et syncopés, ou même parfois à
Refused pour le coté post-hardcore dans certains passages.
Il y a une grande amplitude entre des passages où la musique et la voix chuchotent presque, essayant de développer les nuances ("The
Breach")
, et des montées brusques d'intensité qui vous collent les oreilles aux baffles des amplis guitare ("Flight 19" et son gros riff lancinant).
J'ai particulièrement aimé le travail fait par Christophe Hogommat et Thibault Chaumont sur les textures sonores, par exemple au niveau de la batterie, qui a une espèce de puissance cotonneuse, confinée, parfaitement raccord avec l'énergie dégagée par le reste des instruments, et les sons de guitares chauds, variés et amples.
Le chant de Florent, plutôt rock et emprunt de sensibilité et d'un certain lyrisme, est placé très légèrement en retrait, cela se remarque plus en écoutant sur enceintes ou en voiture par exemple. Si le chant est en anglais, il y a aussi du français sur "
L'Or des Fous", qui va bien avec la nostalgie qui se dégage des mélodies. Il a fait d'énormes progrès depuis l'album précédent, et pourrait encore plus projeter sa voix en avant...
La basse et la guitare font un tissage ample et soyeux de mélodies avec un gros travail sur les effets (reverb, delay et autres) qui donnent des ambiances oniriques très réussies. On trouve aussi d'autres instruments comme le mellotron, ou encore un envoûtant solo de saxophone de Guillaume Lagache qui fait bien monter le final en deux temps de "
Clouds Are Not Spheres".
C'est le genre d'album exigeant qui nécessite d'avoir le temps de l'écouter vu la longueur des pistes, et de la disponibilité pour se laisser imprégner par une musique qui suit son chemin comme le ferait une rivière, avec un courant tantôt paisible, faisant des virages inattendus ou plongeant dans des rapides puissants. Suivant le contexte où les conditions d'écoute, mes impressions sont très changeantes : parfois je m'immerge complètement dedans (avec un bon casque, en écrivant ces quelques notes), mais si je ne suis pas d'humeur à la lenteur… je me dis qu'il faudra que j'y revienne plus tard.
Par rapport au premier LP "
In the Land of the Dead Turtles", l'évolution du groupe est subtile mais réelle : plus mature, affirmé dans sa personnalité et construisant une musique moins basée sur des riffs. Au chant, Florent Michaud est plus ancré dans la musique et a perdu le côté nasillard de sa voix, qui sonne plus pleine. La production, comme dît plus tôt, montre une belle patine qui n'existait pas avant.
Loin d'avoir choisi la facilité,
Wizard Must
Die persiste et signe dans son mélange de styles fait de façon atypique, qu'il a encore largement enrichi. Il en résulte un disque doux-amer, chaud, dans lequel on peut se perdre lorsqu'on a du temps à perdre (c'est une répétition, oui). Sans être tapageur, il se rappelle aux souvenirs des oreilles, signe qu'il a réussi l'objectif que tout bon album s'assigne sans oser le dire.
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