Si les hérauts de la scène metal française font parfois pâle figure face à la qualité référentielle de leurs concurrents étrangers, il est un style dans lequel nos compatriotes ont toujours su défendre leurs couleurs avec une honorabilité certaine : le black metal. La scène black française, qui marrie bien souvent rudesse d'exécution et élitisme presque chauvin, sait fortement s'imposer au delà des frontières. L'underground vivace est parvenu à gagner sa légitimité grâce à l'inspiration florissante de nombreux combos venus de tous les coins de l'hexagone. Des groupes inspirés et parfois novateurs qui s'expriment dans des registres particulièrement variés, du plus brutal et primaire au plus mélodieux et finement ciselé.
Abduction appartient visiblement à cette deuxième catégorie. Même s'il s'agit de black metal sans étiquette ajoutée (comprenez, sans chant clair ou claviers pour pourvoir des atmosphères plus directement mélodiques), la simple présence de la galette sur notre site doit vous rassurer quant aux intentions du combo. La brutalité n'est pas du tout le but recherché : le quatuor, mené de main de maître par le guitariste compositeur Guillaume Fleury, est bien trop affairé à tisser et enchevêtrer ses lignes rythmiques jusqu'à atteindre une véritable dimension naturaliste et mélancolique.
Plus concrètement, nos frenchies basés en région parisienne suivent la voix tracée par les suédois de
Dissection (auteurs du référentiel « Storm of the Light's
Bane »), fuient l'attirail sataniste tapageur typiques de leurs aînés (dieu merci !), et s'en vont croiser cette influence avec la complexité des deux premiers disques d'
Opeth. Guitares véloces qui se mélangent à l'infini, brodent des riffs sans cesse renouvelés, s'amusent à nous perdre et se jouent de notre surprise au détour d'une partie claire sublime, d'une accélération salvatrice, ou d'un break au caractère nostalgique plus affirmé.
Du coup, on serait presque tentés de résumer l'?uvre à son titre éponyme, le magnifique « Height '
Shivers ». De prime abord, le chant en français peut surprendre, mais les paroles sont belles (plus que sur le seul morceau chanté en anglais, où elles font preuve de moins de personnalité et de lyrisme), et le grain black/death de la voix ne rend pas le tout très compréhensible. Guillaume Roquette effectue cependant une performance tout à fait satisfaisante, variant les registres tout en restant dans l'extrême qui lui sied bien. Le mixage le place en retrait, ce qui est idéal : la rudesse de la voix renforce l'ambiance sans troubler outre mesure les vagabondages du chaland, soucieux de se perdre en profondeur dans les mélodies du recueil.
Le travail de la batterie est également à saluer, même si le mix général ne lui rend pas parfaitement honneur (rappelons qu'il s'agit d'une auto-production, même si on l'oublie volontiers), Morgan Vely sachant varier son jeu en fonction des plans, et apporter une richesse indéniable à l'ouvrage. La basse sonne également très bien, comme lors des saccades fort sympathiques qui parsèment la plus longue « Spacewalk ». Les guitares peuvent manquer de clarté, leur travail mélodique n'en reste pas moins très audible, surtout pour le genre. Certains entrevoient dans
Abduction un charme baroque rappelant de superbes époque révolues. Personnellement, le charme suranné de la galette me ramène plutôt à une atmosphère nocturne, inquiétante et enivrante à la fois, avec un parfum de forêt.
Après trois titres massifs, dont le son très homogène donne une impression de forte unité (les différentes écoutes vous offriront par la suite le bonheur de rompre progressivement avec ce sentiment de linéarité pour saisir les multiples changements de riffs), le groupe se permet de conclure avec un morceau uniquement interprété au piano (« Modern Times »). La démarche est à saluer et démontre bien les velléités atmosphériques d'
Abduction, penchants qui, à en croire le compositeur, s'affirmeront plus ouvertement dans le premier travail longue durée de la bande, à venir l'an prochain. Le son manque très légèrement de clarté, ce qui est tout de même regrettable, et la piste se perd parfois en longueur, malgré quelques fulgurances d'une grande beauté (la reprise du thème à 3'45 est vraiment excellente). Notons qu'il s'agit là d'une improvisation, enregistrée en une seule prise. Voilà qui atteste de la sincérité de la démarche, et nous aidera à oublier les petites imperfections – ou « feuilles mortes » comme les nomme fort élégamment Guillaume Fleury - qui émaillent ce très bel épilogue.
Vous l'aurez compris,
Abduction s'abreuve à la source d'un black/death metal épris de musicalité, rempli de breaks et soli très mélodiques, pour une musique prenante et exécutée à la quasi-perfection. S'il n'est pas original, le groupe a le mérite d'être unique. Les influences sont aisément détectables mais jamais envahissantes, et le travail des guitares fait preuve d'une maturité étonnante pour un groupe aussi jeune. Faites-vous donc votre propre opinion, leur site internet et leur page myspace vous sont ouverts. En espérant que la suite ne déçoive pas nos espoirs placés en eux !
Merci pour la chronique au passage.
Je vais d'ailleurs me procurer dans peu de temps ce superbe EP!
Mais en parlant de début... Ai-je cru comprendre que cette chronique était ta première, PileAlkaline ? Parce que figure-toi que j'en ai rarement lues de meilleures, tu pourrais presque envisager d'égaler Eternalis un jour, avec plus de sensibilité, de lyrisme et de métaphores... C'est d'ailleurs pourquoi je l'ai lue en entier, car au départ j'était juste venu voir quel groupe faisait d'aussi jolies couvertures. Chapeau !
Donc bonne continuation, au groupe comme à toi...
(Désolé de m'être un peu étalé pour un commentaire)
Un grand merci pour tes mots et tes encouragements, je suis très touché. A bientôt !
PileA
Très bon, bien fait, prenant.
Merci pour cette chro' qui m'a fait découvrir un groupe avec un grand avenir !
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