Eternalis : 19/20 | Avec l’arrivé de "Aurora Consurgens" dans la discographie d’Angra se pose la sempiternel question : Comment un groupe peut-il espérer proposer un album tenant la route après le plus grand chef d’œuvre de son histoire ? De plus quand il ne date que de deux ans donc encore relativement frais dans les esprits.
En effet, "Temple of Shadows" restera sans doute parmi les références du speed mélodique (au sens très large du terme au vue de la complexité et des influences dépassant largement le cadre du métal) autant pour les brésiliens que pour le genre en général. Un album unique et inspiré, repoussant toutes les limites que le metal s’imposait lui-même.
Alors, comment voir l’arrivée d’un petit nouveau ?
Les compères à Kiko Loureiro (leader malgré lui aujourd’hui !) auront contourné le problème avec intelligence en sortant un disque résolument différent, et proprement déroutant de prime. Plus épuré, plus court, largement plus direct et brute et encore plus technique (et oui, c’est possible !). Sur ce point, la performance est absolument bluffante, autant du point de vue de ces formidables guitaristes que de Aquiles et Felipe, complètement intégré et se déchainant sur chaque morceau.
Ce ne sera également pas un concept cette fois, mais une nouvelle réflexion sur la folie et la démence dans laquelle l’humanité semble s’enfermer de plus en plus, d’après l’œuvre du philosophe St Thomas d’Aquin, ayant notamment déclaré et justifié la supériorité de l’homme sur sa capacité à posséder une raison et une pensée propre dénuée de tout instinct.
"The Course of Nature" débute sur des percussions et des castagnettes et en cela, nous entraine en quelques secondes dans les profondeurs de l’Amérique latine comme ils savent si bien le faire. Mais moins d’une minute plus tard, arrive le riff et le choc avec. Un riff étrange, déstructuré puis des guitares sonnant en sirènes avant de poser un rythme lourd et étrange, loin de l’atmosphère grandiloquente de "Spread Your Fire" (premier titre de "Temple of Shadows").
Le chant d’Edu prend rapidement place et, seconde surprise, quelle agressivité ! Alors bien sur, il faut savoir être relatif mais le fait est que jamais un vocaliste n’avait été aussi direct sur un album d’Angra, se payant même le luxe de faire un « hu ! » (vous savez, cette légère éructation qu’avait en adoration Paul Di’anno aux débuts d’Iron Maiden !) avant le solo, conférant une couleur presque thrash à l’ambiance.
Et la partie solo, une page ne suffirait pas à en faire le tour ! Phénoménale de technique et d’inspiration, elle m’aura mise totalement sur le cul et m’impressionne toujours autant après plus de deux ans que je possède l’album. Un break où Kiko, Raphael et Aquiles sont absolument déchainés, enchainant des solos anti-mélodiques en polyrythmie pour un résultat unique, incroyable et inhumain à jouer (le second solo, celui de Kiko, il faut déjà le comprendre tant il est exceptionnel). A mon sens (ce n’est qu’un avis personnel, ne rentrons pas dans des débats stériles) un des meilleurs guitaristes actuels.
Une entrée en matière rude et abrupte, totalement inattendu. Que sera la suite ?
Le reste se verra toujours mélodique (elle revient, ne vous en faîtes pas !), plus technique, plus sombre et surtout…expérimental. Oui, cet album se veut le plus aventureux et le plus risqué sur le plan artistique, et d’autant plus après "Temple of Shadows", un suicide ? Non, la preuve d’un génie créatif.
A l’écoute de "Ego Painted Grey", que dire sinon que ce sont des maîtres ?
Une intro à la basse malsaine et planante, sur laquelle Edu chante de façon doucereuse, non sans y placer une pointe de tension, avant de gagner au moins deux octaves dans une montée en puissance incroyable, dévoilant un spectre sonore inimaginable, très moderne (de nombreux effets électroniques bizarroïdes jalonnent l’album de ci de là) et extrêmement dense, aux multiples pistes propulsées par la production énorme et parfaite d’un Denis Ward au sommet de son art, Angra n’ayant jamais profité d’un son aussi bon.
Sur ce titre, la batterie est également très tranchante, chaque coup de caisse claire claque comme un couperet, tandis que la basse (toute l’intro jouée au tapping je précise !) résonne de manière jouissive pour nos oreilles. Et puis le solo (encore et toujours…) voyant un Kiko expérimenté au maximum et sortir des sons ultra aigu que je n’avais jamais entendu autre part (et que je n’ai d’ailleurs jamais entendu autre part que sur ce disque !) avant de finir sur une descente énorme de toms et un "beat" de caisse claire laissant place à un hurlement humain !
Expérimental, oui c’est le mot, et du même coup difficile d'accès.
Si "The Voices Commanding You" nous laisse dans les terres plus ou moins connues du speed sympho (avec le magnifique pont voyant l’apparition d’une chorale gospel !) ou "Breaking Ties" dans les méandres de la power ballad (pas très réussie au passage), "Passing By" aura de quoi surprendre (premier titre composé par ce surdoué de Felipe Andreoli).
Un morceau relativement calme, très vocale et agréable avant de sombrer dans une démence d’expérimentations sensationnelles. Ecouter le début du solo de ce titre (3m50 !) et si quelqu’un arrive à m’expliquer ce que fais Kiko, je veux bien l’écouter. Des notes très aigues, extrêmement rapprochées dans le temps…unique.
Et comment passer sous silence le magnifique "So Near So Far" de sept minutes, aux saveurs orientales et enivrantes. Edu s’y montre très touchant dans sa voix et juste dans ses émotions, tandis que la partie solo vous fera planer de par sa beauté, arrivant presque à faire tirer une infime larme, même si la pression ne quittera jamais vraiment cet album.
Quelques boucles électro viendront s’incruster sur l’impitoyable "Sream Your Heart Out" avant de laisser place au délicat "Abandonned Fate", uniquement à la guitare acoustique et au chant pour une osmose émotionnelle de près de trois minutes pour vous faire définitivement quitter un monde que l’on sait réel.
"Aurora Consurgens" se voudra donc un rêve éveillé de cinquante minutes, destiné à quitter une société pervertie et corrompu afin d’attendre le monde du Chakra et de l’art dans toute sa plénitude où nous pourrons nous baisser bas, très bas devant Angra.
2009-01-04
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