SEPTIC FLESH
SUMERIAN DAEMONS (CD)
2003 chez Hammerheart Records


1. Behold… the Land of Promise 2.10
2. Unbeliever 4.52
3. Vitues of the Beast 5.17
4. Faust 5.09
5. When All Is None 4.38
6. Red Code Cult 4.08
7. Dark River 3.56
8. Magic Loves Infinity 3.58
9. Sumerian Daemons 4.04
10. Mechanical Babylon 4.55
11. Infernal Sun 3.26
12. The Watchers 4.14
13. Shapeshifter 5.14

Total playing time 57.01


LaBalafre : 19/20
La Mortuaire sélénite ! Disparu le solaire SEPTIC FLESH d’Ophidian Wheel, surmontée la Ténèbre stérile de Revolution DNA, SEPTIC FLESH a dépassé son obsession de l’éclipse, de l’oxymore : il se situe résolument sur un continent inconnu, infini, lunaire, ou pour mieux dire, malgré quelques odes à l’Astre argenté, sous un Soleil noir, sous un climat terrible, glacé, mais sablonneux. De ce sable qui ensevelit…la Mortuaire…

Qu’en est-il musicalement ? Sumerian Daemons est le résultat de cette amitié fraternelle qui fonda le groupe. Sotiris apporte un art très mélodique, Spiros (rebaptisé Seth) une volonté puissante, violente, pleine de superbe, son frère Chris un art atmosphérique et une complexité architecturale qui approfondit et développe l’apport des deux premiers.

Puis, tout cela se mixe, fusionne, se complète ou se répond dans un accord parfait, plein de morbidesses délicieuses, de grâces musculaires, dont la rhétorique vigoureuse pénètre aux tréfonds de l’âme. Car la musique de SEPTIC FLESH n’est pas l’expression d’une sensation superficielle, au contraire du commun des autres groupes. Les mélodies ont pour objectif de traduire chez l’auditeur, de réveiller en lui, ou lui faire prendre conscience, des instincts et des préjugés moraux les plus ancrés en sa conscience. Toutefois, ce n’est plus la conscience desséchée de la philosophie hellénistique, ni de notre rationalisme. Notre conscience purement abstraite reprend en effet chair, au moyen d’une transsubstantiation réalisée par le biais de cet art dionysiaque (comme disait Nietzsche) qu’est la musique. Dès lors, c’est une philosophie apollinienne qui se découvre : le fameux « Connais-toi toi-même », qui signifie « Remets-toi en cause, dans ce que tu as de plus cher, de plus précieux, dans tes certitudes les plus mûres ». Apollon, dieu du Soleil, de la divination et des arts, de la Sagesse.

Sumerian Daemons invoque donc cette osmose désirée par tous nos grands poètes et philosophes (c’est un pléonasme…) nietzschéens depuis un siècle, à savoir : la réconciliation d’Apollon et Dionysos, oubliée depuis cette maudite philosophie des Lumières.

À ceux qui m’opposeront le titre de l’album : « Démons sumériens », ces Sumériens dont la civilisation se situait dans l’actuelle Irak, je répondrais à une telle incurie que les échanges spirituels ne manquaient pas entre la Grèce et l’Orient antiques. Platon fut même accusé d’être plus Perse que Grec ! J’ajouterai que « Daemon » est un mot grec signifiant l’essence de l’âme, plus précisément l’éthique, par opposition à la morale. L’éthique se définit en effet comme la critique de la morale, comme un jugement sur la valeur, la vertu. C’est connaître la valeur de la valeur : par delà Bien et Mal, disait Nietzsche. Le « Daemon » était d’ailleurs constamment invoqué par Socrate pour justifier l’origine de ses arguments, de samaëutique, de sa dialectique.

Mais, pour en revenir à l’union des caractères apollinien et dionysiaque, cette résurrection s’opère par un étrange syncrétisme. SEPTIC FLESH est né à une époque rationaliste dont toute la sève héritée du Moyen-Âge est épuisée. Lors, il a pioché son inspiration dans plusieurs époques et continents. Ce qui donne ce caractère à la fois antique (lumineux), moyenâgeux (chœurs grégoriens), industriel (samples), orientale (arabesques mélodiques et le chant soliste féminin), moderne (Thrash-Death-Black Metal extrême) et classique (Wagner et Carmina Burana de Carl Orff), à sa musique. Mais, à tous ces éléments d’un autre temps, ou du nôtre, desséchés, SEPTIC FLESH a su donner une âme, qui les lie en un Ordre unique, majestueux, impérial. Un Ordre nouveau, donc inhabituel, et ainsi difficile d’accès.

Spiros domine sur cet album. Il en est le chef d’orchestre et le soudeur. La basse est omniprésente, d’un son monstrueux, joyeuse et sautillante de mélodies recherchées (ce qui est rare pour cet instrument).

Sumerian Daemons n’évite pourtant pas les imperfections : la symbiose musicale entre Chris, Spiros et Sotiris connaît des ratés, et certaines mélodies sont parmi les plus mauvaises écrites par SEPTIC FLESH. L’on sent que le groupe nous dit adieu, qu’il nous offre un aboutissement, non plus un jalon dans sa carrière. Mais l’ambition est si gigantesque, l’aventure harmonique si profonde et originale, que l’auditeur peut bien passer outre ces disharmonies, face à la pluie de délices qui le trempe pour le restant de sa vie.

Si, passé la découverte de ce style, un seul album doit vous traumatiser dans la vie, en transformant votre manière de la voir et de l’appréhender, ce sera à l’évidence Sumerian Daemons.

SEPTIC FLESH est le thaumaturge qui dans une époque de décadence et de dégénérescence, sait créer de la vie en piochant les éléments cadavériques épars. Je crois que l’art plastique et photographique de Spiros en est la plus parfaite expression. C’est le coté mortuaire. La face lunaire, sélénite, se révèle par le caractère sombre (doom-grind dark) de l’album.

Sumerian Daemons ou La Mortuaire sélénite.

2007-03-31